Le patrimoine de la fenêtre en Alsace
Une fenêtre ancienne renseigne sur l’époque du bâtiment. Savoir la lire aide à décider ce qui se conserve, et à discuter d’égal à égal avec le professionnel.
Une fenêtre ancienne renseigne sur l’époque et le style du bâtiment qui la porte. Savoir la lire aide à décider ce qu’il faut conserver — et permet de discuter d’égal à égal avec le professionnel qui interviendra.
Du Moyen Âge à la Renaissance : petites baies et verre rare
Les maisons médiévales avaient des baies de petite taille, souvent fermées par des volets pleins, des claustras, des parchemins ou des tissus huilés. Le verre est resté longtemps exceptionnel dans l’habitation : les techniques verrières ne savaient pas produire de grandes plaques résistantes, et le vitrage se composait de morceaux assemblés au plomb, technique complexe et coûteuse, réservée aux demeures les plus cossues.
Au 15e siècle apparaît la fenêtre à meneau : un élément structurel vertical qui divise la baie tout en la soutenant, donc en permettant de l’agrandir. Au 16e, avec la Renaissance, les meneaux de pierre cèdent progressivement la place à des meneaux de bois intégrés à la menuiserie, et les oriels — ces fenêtres en encorbellement — se répandent à Strasbourg.
Cive, manchon, verre étiré, verre flotté
La cive s’obtient en soufflant une bulle qu’on ouvre à une extrémité, puis qu’on aplatit en disque par un mouvement de rotation rapide. Le verre en manchon est soufflé en cylindre, puis ouvert et déplié en feuille : il donne des verres minces, aux irrégularités caractéristiques.
Le verre étiré, mis au point au début du 20e siècle, est tiré à plat dans un four puis découpé au refroidissement. Il ne comporte presque pas de bulles, mais son épaisseur variable crée de légères vibrations dans le reflet, et c’est en grande partie ce qui donne à une façade ancienne son caractère.
Le verre flotté, créé en 1960, reste le procédé actuel : le mélange fondu est déversé sur un bain d’étain, sur lequel il flotte et s’étale jusqu’à l’épaisseur voulue. C’est un verre parfaitement plan, et c’est précisément pourquoi il ne rend pas l’aspect d’un vitrage ancien.
Le 18e siècle : les grands vantaux et l’ouvrant à la française
Le dessin de la fenêtre traduit alors le désir d’ouvrir le logis sur l’extérieur. Les carreaux grandissent jusqu’à occuper toute la largeur du châssis dans la seconde moitié du siècle, et la fenêtre à deux battants s’impose sur les façades.
L’ouvrant à la française, qui s’ouvre vers l’intérieur à l’inverse de l’ouverture à l’anglaise, est définitivement mis au point avec la création du jet d’eau de la pièce d’appui. Les meneaux disparaissent. L’espagnolette généralise l’ouverture d’un seul geste.
Le 19e siècle : sobriété, crémone et premiers volets roulants
La crémone remplace l’espagnolette, les croisillons qui maintenaient les petits carreaux sont progressivement abandonnés, et les baies s’agrandissent à mesure que l’industrie du verre progresse. Après 1870, l’éclectisme convoque les formes du passé : les fenêtres adoptent des dessins inspirés de la Renaissance, du baroque ou du gothique, tout en s’agrandissant.
Le premier système de volet roulant est inventé en 1880 par Alphonse Pouplier.
Une curiosité fiscale qui a façonné les façades
Une part de l’impôt foncier a longtemps été calculée sur le nombre et la taille des fenêtres : la richesse d’un propriétaire se lisait à sa façade. Instauré en 1798, cet impôt s’est révélé contre-productif : les propriétaires condamnaient des fenêtres existantes ou construisaient des logements insalubres à très petites ouvertures pour moins payer. Il a été supprimé en 1926.
Certaines baies murées que l’on voit encore sur des façades anciennes en gardent la trace.
Le 20e siècle et aujourd’hui
L’Art nouveau transforme le dessin de la fenêtre, des moulurations jusqu’aux encadrements de baies, et la variété des assemblages de petits-bois ouvre une grande diversité de châssis. Dès les années 1920, les fenêtres à deux et trois vantaux s’imposent, dans des formats qui prévalent encore aujourd’hui ; l’aluminium commence à apparaître à côté du bois.
Aujourd’hui, le centre ancien conserve ses fenêtres à meneaux et ses volets de bois, tandis que les constructions récentes intègrent de larges surfaces vitrées et des vitrages performants. C’est cette coexistence que les règles du secteur sauvegardé cherchent à tenir, et c’est ce qui explique qu’un même matériau soit banal dans un quartier et proscrit dans un autre.
Sources réglementaires et historiques : Focus — La fenêtre à Strasbourg, 5e Lieu, Direction de la Culture, en partenariat avec la Direction de l’Urbanisme, Ville et Eurométropole de Strasbourg. Les démarches et les montants d’aide sont à revérifier auprès des services cités : ils évoluent.
Questions fréquentes
- Comment reconnaître un verre ancien ?
À ses irrégularités. Un verre soufflé en manchon présente de fines variations et de légères bulles ; un verre étiré du début du 20e siècle a une épaisseur variable qui fait vibrer les reflets. Le verre flotté actuel est parfaitement plan, et c’est ce qui le trahit sur une façade ancienne.
- Qu’est-ce qu’une fenêtre à meneau ?
Une baie divisée par un élément structurel vertical, apparu au 15e siècle. Le meneau soutient la maçonnerie et permet donc d’agrandir l’ouverture. D’abord en pierre, il devient de bois au 16e siècle et s’intègre progressivement à la menuiserie.
- Pourquoi voit-on des fenêtres murées sur des façades anciennes ?
Souvent à cause de l’impôt sur les portes et fenêtres, instauré en 1798 et calculé sur leur nombre et leur taille. Des propriétaires ont condamné des ouvertures pour payer moins. L’impôt a été supprimé en 1926, mais les traces subsistent.